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L’équilibre des forces
Un grand homme peut être défini, selon Pessoa, comme un créateur de civilisation : celui qui fait passer ses intérêts particuliers après celui de la collectivité. Ce même Pessoa en appelait, au début du siècle dernier, avec d’autres, « à perturber les âmes, à désorien-ter les esprits » : « Cultivons en nous-mêmes, telle une fleur rare, la désintégration men-tale »1, disait-il. Il ne s’agissait pas d’une profession de foi d’un anarchiste convaincu (il détestait l’anarchie), mais plutôt de travailler à un équilibre des forces. En effet, s’il en ap-pelait à la désintégration, c’est que le Portugal (et les portugais) se caractérisaient, à ce moment-là, par un excès de discipline, nécessitant de faire pencher la balance de l’autre côté. Dans les sociétés européennes modernes, disait-il, « ce qui est fondamental se ré-duit à deux forces - une qui tend à faire progresser, l’autre qui tend à résister au progrès.
[...] la vie de tout ce qui vit tient à l’équilibre entre deux forces - une force d’intégration [ la loi ] et une force de désintégration [ le progrès ]. »2 Une Loi fondamentale (ex : la constitution) applicable à tous, résultant d'une négociation entre égaux et qui s’est établie à partir de ce que nous aura appris la tradition, les us et les coutumes. Une Loi qui définit des règles de vie pour mieux vivre ensemble (les étymologistes latins rattachent le mot à ligare : ce qui lie). Le progrès étant la remise en question de la Loi.
Le progrès et la loi
Le monde ramené à l’équilibre de deux forces antagonistes.
Cette théorie de Pessoa est d’autant plus intéressante qu’aujourd’hui notre société semble largement dépasser notre entendement : sa complexité, nous rendant impuissant à l’action, nous obligerait à en passer par le prisme d’experts ad hoc qui, seuls, auraient la capacité de décoder notre monde. Pessoa propose, quant à lui, ce schéma qui serait compris par un enfant de deux ans et qui met en évidence deux formes de déséquilibre possibles selon que l’une ou l’autre des deux forces l’emporte. Si ce sont les forces con-servatrices qui prédominent, il y a stagnation, si ce sont les forces progressistes, c’est l’anarchie. Dans les deux cas, ce serait la décadence, la perte de cohésion sociale (et de sa vitalité). Un équilibre entre intuition et tradition, entre le progrès (projection vers l’avenir) et les lois (définies par une antériorité) : un équilibre qui impliquerait, pour qu’il soit opé-rant, l’absence de vainqueur.
Or, c’est loin d’être le cas dans une société où le progrès s’est taillé sa part de lion. Où tout ce qui n’est pas favorable à cette intuition (remise en question du passé, des tradi-tions : des lois), est devenu suspect. Suspect celui qui n’a pas un plan de développement personnel (ou de carrière), suspect celui qui freine la progression du monde. Une situation qui fera dire à Walter Benjamin :
Du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s’élève jusqu’au ciel. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. 3
Si l’omniprésence du discours du progrès est une donnée admise par presque tous, sans doute que l’idée d’un déséquilibre de notre société, marquée par l’absence de loi (comme contrepoids au progrès), est plus difficile à admettre.
La dislocation de la famille ou l’absence de loi
Pourtant prenons la famille - structure première de toute société. Si nous y appliquons la théorie de Pessoa, qu’obtenons-nous ? Un enfant, ce monde à-venir, qui se détermine à partir de l’équilibre constitué par un couple de forces : le père et la mère. Trop d’amour (n’est-elle pas cette nécessaire intuition, remise en question des règles ?) et c’est la stagnation car l’enfant est déresponsabilisé (infantilisé) - dans le meilleur des cas, il poussera dans tous les sens. Trop de loi et c’est aussi la stagnation de l’enfant confronté à un excès d’autoritarisme, de règles pétrifiantes - dans le meilleur des cas, il se révoltera dans une violence à la hauteur de l’oppression subie.
Au début du siècle dernier, quand Pessoa en appelle à « la désintégration men-tale », la famille est alors soumise à la loi : faire un enfant hors mariage, par exemple, était une transgression lourde de conséquences. Les idées progressistes ont, depuis, remis en cause ce dictat, mais la balance penche maintenant nettement de l’autre côte. Ainsi le mariage est ce symbole d’une alliance devenue caduque. S’engager à en respecter les lois s’opposant à l’idée même de progrès, devenant antinomique avec la mobilité et la dispo-nibilité souhaitées d’un célibataire porteur d’une conception libérale du monde. Le mariage existe toujours, certes, mais c’est une coquille vide : une célébration sans conséquence.
Car libéré du joug de la loi, le citoyen moderne progresse bien plus vite dans une vie de-venue, aujourd’hui, avant tout professionnelle : il sera libre de faire commerce de son corps comme il l’entend (là aussi synonyme de progrès).
En un mot : la dislocation de la famille n’est pas une fatalité, mais le symptôme d’un déséquilibre souhaité par tous.
Le peuple d’Europe, cet enfant qui pousse dans tous les sens
Cette soustraction à la loi s’est réalisée pour la famille, mais aussi à tous les niveaux de notre société moderne, au nom de l’amour que l’Etat porte à sa population (in-fantilisée) dont “il a la charge”. Au nom du progrès. Ainsi le nouvel ordre mondial ne s’est pas construit autour de la loi, mais de son absence :
Exemple 1 : l’OMC impose des règles de libre concurrence (qui fondent notre société capi-taliste), mais celles-ci ne sont appliquées que si elles restent favorables aux états forts (et à leurs populations). Ces lois du marché sont des coquilles vides qui ne résultent pas d'une négociation entre égaux, applicable à tous.
Exemple 2 : Le gouvernement mis en place par Sarkozy, expulse, à tour de bras, les Roms (des européens de l’union européenne, rappelons-le), et court-circuite les règles eu-ropéennes (pourtant applicables à tous) au nom du bien-être supposé des Français. Et il n’y a aucune conséquence à cette transgression.
Exemple 3 : Un bal des comédiens à Bruxelles, place Sainte-Catherine où un miséreux souriant sollicite la gente féminine pour danser avec lui : la police lui ordonne de rentrer, manu militari, chez lui. Parce qu’il a transgressé une loi ? Non, au nom de ceux qui ont bien le droit de s’amuser (nous) et qu’il ne faut pas incommoder par la présence de cette image de misère. Ce sont bien les représentants de la loi (d’un état) qui l’ont transgressée en omettant toute règle élémentaire de la liberté d’autrui et cette transgression s’est justi-fiée au nom de l’amour d’un gouvernement qui protège “ses enfants”.
Ainsi nous ne sommes plus égaux face à la loi (devenant, pour cette raison, ca-duque) et cette société progressiste n’aime pas tous ses enfants de la même manière : l’amour est, par définition, injuste. L’ordre n’est là que pour éloigner ceux qui veulent du mal à cet enfant adoré - le préféré - tandis que tous les autres enfants se déchireront entre eux pour attirer l’attention de celui qui représente à la fois le père et la mère, le maître absolu : le progrès.
Le cas de l’art
L’art n’échappe pas à cette absence de loi. Qui peut dire, aujourd’hui, les règles qui conditionnent l’attribution d’une subvention à un artiste ? Personne. Car l’art, aujourd’hui, est devenu progressiste : ce qui a été fait le lundi est déjà has been le mardi. Et le passé est devenu, pour beaucoup, poussiéreux : monter un classique s’apparente à du suicide s’il n’est pas « dépoussiéré ». Il faut faire du neuf, du nouveau et l’art est tombé sous le joug de la séduction et de l’amour (incarné par le réseau). Plus de Loi, plus de règles. Transgresser est devenue une posture permettant d’attirer l’attention à soi. Mais une transgression sans conséquence.
Il ne s’agit bien évidemment pas de regretter le temps où l’Académie française était chargée d’établir des règles pour définir la valeur d’une œuvre d’art. Il ne s’agit pas non plus de regretter la règle des trois unités ainsi créée. Il s’agit de rappeler que quand des règles sont définies (et qu’elles ont une valeur pour tous ceux qui s’y réfèrent) on peut les transgresser, mais en sachant réellement ce que cela implique, en prenant nos responsa-bilités et en assumant les conséquences de nos actes. Aussi que deviendrait l’art si les artistes devaient se positionner face à des règles auxquelles ils seraient obligés de se ré-férer pour escompter la reconnaissance de l’état (et son aide financière) ? Si le théâtre, comme le cinéma aux USA, était clairement défini comme une industrie de l’entertainment et se soumettait aux règles du marché ? Comment se positionneraient les artistes si toute représentation scénique devait absolument bien se terminer, être morale, tout public, pour bénéficier de financements ? Un comédien ira-t-il se mettre nu sur scène si cela suppose, pour lui, de se retrouver en prison ? Les directeurs de théâtre démissionneraient-ils si on leur annonçait que le nombre de spectateurs à l’année serait déterminant pour évaluer la qualité de leur programmation ? Les danseurs de ballets classiques changeraient-ils de métier si leurs collants devenaient des supports publicitaires ?
Transgresser réellement c’est prendre le risque des conséquences que suppose cette transgression. Or l’art n’a de sens que s’il est un contrepoids au pouvoir, s’il remet en question les règles qui le définissent (s’il est, donc, pour cette raison, transgressif). Ce qui nous amène à cette aporie : l’artiste n’existe qu’en s’opposant à la loi et il a, donc, be-soin de la loi. Tous les mouvements artistiques (des surréalistes au dogme de Lars Van Triers, en passant par les expressionnistes) ont été créés pour cette raison : définir des règles. Et tous ces mouvements ont échoué puisqu’ils sont devenus les règles qu’ils de-vaient eux-mêmes, pour exister, transgresser.
Un équilibre instable, un déséquilibre stable
Peut-être devons-nous, à l’instar de Pessoa, proposer d’instaurer un art fondé, non plus sur l’idée de beauté, mais sur celle de force. La création devenant, sans ce-la, un acte ré-créatif et, donc, décadent. Peut-être que si Kafka demande à Brod de brûler ses textes, si Pessoa affirme que « la gloire appartient aux gladiateurs et aux bouffons », si un certain nombre d’artistes semblent chercher à freiner la progression de leur carrière (Heiner Müller) ou à regretter cette progression trop rapide (Beckett), peut-être est-ce une manière d’exprimer une nécessité, pour eux, de lutter contre cette croissance, ce progrès sans frein, de chercher à contribuer à cet équilibre des forces - même si cela doit passer par la négation de leur propre création. S’opposer à l’absence de loi (ce jeu de dupe), en refusant de jouer le jeu, en s’extrayant, en dis-paraissant.
C’est de la folie ? Artaud, Foucault, Deleuze ou Guattari (dans L'Anti-Œdipe) postulaient que ce n'est pas la folie qui doit être réduite à l'ordre, mais le monde mo-derne en général (et l'ensemble du champ social) qui doit être interprété en fonction de la singularité du fou car il faut tordre le coup à notre façon de penser. Qu’est-ce qu’un fou sinon un être pris dans des sables mouvants, incapable d’aller de l’avant, d’avancer, pris dans l’équilibre instable des cogitations de son cerveau ?
Qu’est-ce qu’un homme moderne, sinon ce bien portant incapable de rester sur place, pris dans le déséquilibre stable de sa course en avant (s’il s’arrête de courir, il tombe) ? Notre société progressiste (et raisonnable !) est dans une recherche de stabilité : où est l’équilibre ? Elle court à sa perte.
« Un pays adoptant unanimement une opinion d’habitude ne serait pas un pays, mais un troupeau. Un pays adoptant unanimement une opinion d’intuition ne serait pas un pays, mais des ombres. »4
Les poètes de la Renaissance pensaient en idées ou en abstractions, les romantiques pensaient en images, et nous, comment pensons-nous ?
Fabien Dariel, metteur en scène, auteur
1 Fernando Pessoa, Oeuvres, Tome VII, Paris, Christian Bourgois, 1991, p. 236.
2 Fernando Pessoa, Oeuvres complètes, Tome I, Paris, La différence, 1988, p. 196.
3 Walter Benjamin, Œuvres, t. III, Paris, Folio, 2000, p. 434.
4 Fernando Pessoa, Oeuvres complètes, Tome I, Paris, La différence, 1988, p. 378-380.