Vendredi 25 mars 2011 5 25 /03 /Mars /2011 14:47

« La vie rudimentaire est attaquée : l’eau, le chauffage, l’électricité, la nourriture, le repos, c’est comme s’il nous fallait faire un choix : vivre ou créer. La culture qu’on nous vend est d’oubli. Son efficace est de pasticher d’une obstination répétée la période d’où elle a été rêvée. »

« Pourquoi le sens commun aurait-il perdu de sa valeur ? »

« Il y a un moment de la parole où on entend ce qui dans l’autre est un silence. »

« Ce qui se présente à nous c’est l’indétectable, l’habitude. Il nous faut refaire la vie, au risque sinon qu’elle avance avec en elle un acide qui nous ronge. »

« Est-ce de mon âme adulte et la peine que j’ai du monde qui l’accompagne, ou l’évolution irréversible de ce monde vers un épuisement tangible de ses ressources ? Jamais pourtant je n’ai senti comme aujourd’hui la douleur de l’échange, comme s’il se balançait sur un fil au point de céder. » 
 
Je me suis réveillé ce matin avec une idée en tête, à moitié dans mon rêve. Elle a cette charge supplémentaire qui lui permet d’être au présent. Je prends le temps de l’écrire, pour ne pas l’oublier. Les deux mots qui la composent se sont entredéterminés puis se sont mus en agencement. La « dictature du médiat ». Les mots sont pesants, ils ont ma préférence, je ne veux pas ignorer l’idée qu’ils couvent. Elle ouvre un problème que je n’investis qu’en déposant un à un les termes pour les voir apparaître. Une pensée ouvre en moi son magasin de détails et je sais que je ne peux donner à chacun sa puissance. Je laisse venir le langage, il me foule, et c’est l’idée qui m’emporte. Alors qu’a lieu au séminaire de l’époque la parcellisation du temps exposé comme atome, j’entrevois le prix de la vie auquel s’est ajoutée l’expérience, mais projetée vers l’avenir.

 « L’organisme vacille du tremblement à la limite du corps, il se confond avec le corps même, au point du silence. A l’intérieur, une agonie. Le destin disparaît en y perdant son interlocuteur. »

« J’ai une impression générale, abstraite, qui s’est durcie en moi de l’accumulation de mes perceptions antérieures. Maintenant, j’en suis à courir dans un champ modulé de vagues successives. »

C’est au réveil que tout est venu, et c’est à l’esprit la conscience d’une périodicité double qui fait que je commence mon parcours littéraire. Contrairement à l’appel, je prends le temps, par considération. Ce temps là ne joue pas contre la montre, il la présente comme un présent. Le temps pour la simplicité des choses, l’immédiat pour le reste, c’est là le basculement qui rend de l’évidence. A l’expérience, le temps ne se compte plus, les éléments se resserrent pour former un mode de vie. C’est à peine si je trouve la place de vivre. A ce moment, la question de vivre se pose. N’est-ce qu’une question de temps ?

Dans la concentration des évènements de la vie ordinaire à remplir, il me reste parfois un espace pour penser la nécessité de l’accélération. Cette pensée est en même temps douloureuse car elle me fait sentir l’inaptitude pour ce qui est de se raccrocher à l’actuel.

J’en suis venu là :

« Alors que les gouvernements et leurs citoyens s’inquiètent de la possibilité que le peuple ait un jour à prendre la responsabilité du pouvoir à partir du sentiment général qu’un désordre inévitable s’en suivrait, je pense que cette population est soucieuse d’éviter que le modèle économique dans lequel ils vivent ne s’effondre, en ce malgré la souffrance objective qu’il génère et qui, jour après jour, se confirme par l’observation des expériences individuelles et par voie de l’information internationale. »

Notre existence semble écrite, déterminée par la crise. Mais plutôt que de laisser au mot son contexte économique, il est plus utile de l’identifier à un seuil psychique à trois dimensions : le point limite, étape extrême dans la douleur, le tipping-point, basculement d’un état à l’autre et l’état limite, passage étroit d’une activité névrotique à la psychose. Le fait est que nous arrivons à un point de la pensée paranormal. Peut-être que la crise est le moment de notre humanité confrontée à l’information? Chacun détient sa part de ressources conduisant par contraste à un amoindrissement de l’expérience.  Autrement dit, une impuissance s’accroît pour ce qui est de la faculté à exprimer un ensemble d’éléments à mettre en œuvre. Nous sommes débordés. Au début de l’information médiatisée, les images étaient en plein champ, tout était visible, la modernité apparaissait avec la menace d’un monde totalitaire en devenir. Progressivement, ces champs ont glissé vers le désir subliminal, avec l’introduction du hors-champ s’est développé une érotique de la perception. Aujourd’hui, nous produisons un imaginaire colossal à investir. De ce qui à titre individuel était déjà considérable s’ajoute maintenant l’imaginaire culturel où le monde surgit à chaque instant présent. Nous n’avons pas été préparés à cette explosion, et ne savons pas recevoir encore  ce qui nous parvient de cette révolution culturelle. Nous commençons pourtant à travailler à sa régulation ainsi qu’à tout ce dont nous avons l’usage. Dans un même temps nous fermons progressivement notre faculté de réception pour les données qui nous sont trop radicalement hétérogène.

Prenons la peine de lire posément.

La dictature du médiat est un titre en ce qu’il contient un ensemble d’éléments non-élucidés. Il pose un diagnostic, celui d’un aide-mémoire « inhibant » consistant à rappeler que pour tout processus créatif vient le moment d’un « passage à l’acte ». L’étonnement vient du fait que ce « passage à l’acte » soit devenu un espace médiatique où l’acte lui-même a déjà eu lieu avant son avènement. C’est à l’instant même du commencement qu’il est trop tard. La procédure est diabolique, elle permet d’effacer l’instant de la réception de l’œuvre, elle en annule l’incidence temporelle. La procédure de médiation n’a plus de spontanéité, elle est une puissance, une volonté d’inscrire dans le temps les évènements qui « valent ». C’est une idée de l’histoire. Elle garantit l’effacement de ce qui existe, dans la présence ou le dépassement. Elle cultive jour après jour la perception de l’apparition, elle détermine un mode de vie, elle est l’éternité construite et savamment instituée.

« La « dictature du médiat » est un hymne par lequel le monde se rassemble. Cette assemblée est divisée, elle n’entend pas la même mélodie. Tous se réjouissent pourtant car ils y ont trouvé la carte mentale. »

Dernièrement je pensais à l’influence de l’Union européenne sur les politiques économiques des pays de la zone euro. Lors du référendum européen on m’a dit que nous n’avions pas la compétence à évaluer la vie à ce niveau institutionnel. L’instant nous a été subtilisé.

« La « dictature du médiat » est une éducation publique, une raison historique, un palimpseste. Elle s’étend sur le réel comme l’espace lisse de la guerre contemporaine, comme on a les pieds sur terre, on ne peut voir l’égalité. « Il faut savoir puiser à la petite cuillère ce qui égal dans les choses ». »

De médiat à media, vient une origine, le « medium », l’intermédiaire, le milieu.

La question consiste à savoir jusqu’où s’étend l’intermédiaire. Le centre s’est éclaté dans la création rendant possible d’y entrer par n’importe quelle porte, ce qui permet à la raison politique d’y faire sa place, puisqu’elle en détient le fond, les fonds. Elle s’est substituée au cours de l’histoire, en devenant histoire de l’art, elle est l’œuvre même.

La création souffre d’absence politique. Elle l’est du fait qu’elle véhicule des ensembles relationnels polymorphes. De là on pourrait dégager d’elle ses actes comme politiques démocratiquement déterminés puisqu’en elle n’y a pas de prétention univoque. N’étant pas que la simple définition de la personne, de ses gestes, de son humeur, elle nous raconte forcément une teneur de laquelle nous pouvons commencer à construire le monde commun. Il nous suffit de passer par delà sa complexité matériologique de laquelle elle nous vient, soit imaginer une politique, plutôt que développer son programme raisonné, sur la base de ce qu’elle raconte. Nous n’avons pas pris le temps pour ça, mais il existe encore des ressources imaginatives ignorées par la puissance publique. Nous avons besoin de décrypteurs qui, hors de la création particulière, s’arrêtent pour contempler l’ensemble de la vie.

La pénibilité du secteur culturel tient en ceci qu’il n’y a rien qui permette de distinguer la part d’intérêt personnel de celle de l’intérêt commun. Cette confusion crée à l’intérieur de celui qui l’éprouve une brèche dans laquelle s’infiltre tout ce qui concerne de près ou de loin l’objet de la création. Cela suppose une discipline de soi perpétuelle, qui ne laisse pas de baisser l’attention si nous voulons y prendre part. C’est un processus à expansion continue, je l’éprouve volontiers quand je pense à ce que ça me permet de développer. Mais ce serait viable si ne venait interférer dans la relation la présence d’un tiers qui lui aussi porte sa part de sollicitations en développement, à quoi s’ajoute encore l’évolution du cours de la vie.

Quand j’étais enfant, des cauchemars me revenaient souvent. Je me réveillais avec dans l’image une infinité de fils délicats flottants dans un océan de troncs à la dérive immenses. Je sentais une menace profonde de ce qui habitait dans mon corps. Plus tard, j’ai retrouvé ces sensations dans mes méditations, j’ai compris que la loi des correspondances tenait lieu du miracle.

Par lerepondeur - Publié dans : Numéro 6 du répondeur
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